Le cirque des présidentielles permet vraiment des compétitions de démagogie et des surenchères sans limites ! Dernier en date à lancer son nuage de fumée complaisamment orchestré par une presse qu’il prétendait aux ordres des autres, François Bayrou : cet homme de droite depuis toujours nous affirme sans vergogne être ni de droite ni de gauche ! Un comble… Voici désormais ce vieux briscard de la politique politicienne –un quart de siècle au compteur dans le giron de la droite…- en position d’être élu président de la République et de pulvériser l’un ou l’autre des deux challengers prévus par la vulgate médiatique depuis des mois, pourvu… qu’il accède au second tour ! Les Français le veulent bien comme chef de l’Etat, mais ils pourraient ne pas forcément en vouloir pour un deuxième tour ! Les beautés du centrisme commencent…
Bayrou est un Sarko mou. Autrement dit, un libéral de droite que seul le style sépare du Ministre de l’intérieur : l’un se veut loup, l’autre furète en renard – pendant que Ségolène Royal avance en crabe et que les trois défendent le poulailler du marché faisant la loi… Voilà un homme qui fut de tous les mauvais coups de la droite, sauf depuis qu’il a décidé, pour d’évidentes raisons de stratégie présidentielle après l’élection de Chirac, non pas de refuser cette politique-là, mais le clan de ceux qui l’incarnaient, pour la bonne et simple raison qu’ils ne lui auraient laissé qu’un strapontin et que lui convoite désormais le trône.
Or l’option politique « droite et gauche » de Bayrou n’est pas structurelle mais conjoncturelle : il est et reste un homme de droite, avant les présidentielles il le fut, pendant il l’est, ensuite, après, il le sera encore, car il en défend depuis trois décennies sans discontinuer les codes, les règles, les lois, le style, les attendus, la vision du monde de la droite. Cet homme fut député de droite à 35 ans ; président de conseil général de droite à 41 ans ; ministre de l’éducation nationale de droite à 42 ans ; président de l’UDF, un parti de droite qui excluait de composer avec les socialistes à 47 ans ; aujourd’hui, à 55 ans, la présidentielle en ligne de mire, cet homme n’est plus de droite. De gauche non plus. Mais du centre !
Carrière de droite, mais aussi pensée de droite. Ainsi : la République du Général De Gaulle l’intéresse moins que l’Europe de Jean Monnet, la laïcité le mobilise moins que les vieux combats cléricaux de sa famille démocrate-chrétienne – voir, quand il est ministre de l’éducation nationale, sa remise en cause de la loi Falloux afin de plus et mieux subventionner l’enseignement confessionnel, ou son abstention personnelle lors de la loi sur le port du voile…-, le maintien du service public le soucie moins que la bonne gestion du capitalisme dans sa version libérale – la dette, la dette, la dette !-, le ministère de la culture le préoccupe moins que celui du budget. Et passim…
Cet homme dont la presse unanime nous rappelle qu’il fait « un tabac en banlieue » (quand d’autres en tiennent plutôt pour un passage à tabac des banlieues…), a tout de même voté la prolongation de l’état d’exception sollicité en son temps par Sarkozy. Qui le rappelle aujourd’hui ? A l’époque, on n’a guère entendu celui qui souhaitait probablement donner l’image d’un possible chef de l’Etat responsable – la matraque, le gourdin, le bâton, le bouton nucléaire, le chef des armées quoi …- prendre une position moins répressive, disons le autrement : moins de droite, pour régler un problème qui ne l’a pas été depuis, et dont on voit mal comment il compte le résoudre, sinon en logeant un préfet dans une barre d’immeubles pour y réaffirmer la présence et l’autorité de l’Etat. Magique, forcément magique !
François Bayrou vient dans les quartiers chauds, se montre comme le ravi de la crèche, précédé par une nuée de journalistes qu’il ne vitupère désormais plus - et qui, ravalant la honte bue, lui mangent aujourd’hui dans la main… Dans des endroits où la conscience politique ne va guère plus loin que « tout sauf Sarko », on le trouve sympathique, on glose sur ses oreilles, sa beauté hors sunlight, son charme, son beau débit de mots, il passe pour un candidat anti-système parce qu’il parle le langage démagogique et séducteur du « ni droite, ni gauche » (qu’on peut aussi entendre comme « la droite est pourrie, la gauche aussi »). Voilà un slogan facile à transformer en vérité, il devient l’homme qui l’incarne. Ignorant tout de ce second couteau de la politique, la plupart des habitants de banlieue oublient qu’il fait tout de même partie du patrimoine des couteaux de la politique…
D’où vient donc son succès ? Bayrou incarne le retour du refoulé politique. Quand la droite est de gauche et la gauche de droite, autrement dit quand droite et gauche de gouvernement défendent un même monde libéral et différent seulement par des modes d’énonciation et un personnel politique apparemment hétérogènes – pour l’image …- le crédit se perd. Le président de droite Chirac endosse des habits de gauche : il défend ardemment l’écologie planétaire, il s’oppose à la politique américaine de police internationale, il recourt à la République, défend la laïcité et fait barrage de son corps pour empêcher les extrémismes de tous bords, met en garde contre le Front National, présente le libéralisme comme une catastrophe, comprend les alter mondialistes, etc.
La gauche se défend, avec Jospin, de présenter un programme socialiste aux présidentielles en 2002 ; avec le même en premier ministre elle privatise plus que les gouvernements de droite, donc elle légitime les délocalisations, donc le chômage ; cette fameuse gauche affirme que l’Etat ne peut pas tout, la politique non plus ; elle refuse le droit de vote aux étrangers sous prétexte que les français ne sont pas prêts ; elle renonce au mariage homosexuel, défend du bout des lèvres un PACS vidé de sa substance par un jeu d’amendements parlementaires dont elle finit par s’arranger très bien ; elle fait le mort sur l’homoparentalité ; elle défend, comme la droite, un projet de constitution européenne anti-républicain qui met à mal la laïcité et, surtout, elle fait du libéralisme l’horizon indépassable de notre époque – credo posé par Mitterrand en 1983 et défendu depuis sans discontinuer… ; ( qui se souvient de cette obscénité télévisuelle intitulée « Vive la crise ! » en 1984 et organisée par la gauche caviar de l’époque ?) ; avec Ségolène Royal, la gauche chausse les habits du père fouettard et parle ordre juste en même temps qu’ordre moral, encadrement policier et présence d’uniformes dans les écoles ; un parterre d’officiers supérieurs de la Grande Muette se fait flatter et la candidate confirme qu’il n’est pas question de toucher au budget de la Défense – construire un nouveau porte-avion constitue effectivement une priorité… ; puis, surprenant la droite sur son terrain, elle annonce également l’ abrogation de la carte scolaire ; etc.
Avec cette droite (libérale) de gauche et cette gauche (libérale) de droite, nous changeons régulièrement d’acteurs, les comédiens se succèdent, la cohabitation organise régulièrement le repos d’une partie des Sociétaires de cette Comédie Française, pendant que l’autre retrouve la scène, avant changement de personnel à la consultation électorale suivante – ou au bénéfice d’une dissolution ratée…Le mouvement est visible, perceptible, commenté, monté en épingle, analysé par les commentateur politiques, certes, mais la pièce est la même. Et ce sans relâche, depuis la conversion de Mitterrand au libéralisme en 1983, on nous débite les mêmes alexandrins troussés par Alain Minc, Jacques Attali, Bernard Tapie, et autres gros calibres intellectuels …
Et Bayrou sort du chapeau comme un lapin : il affirme aux gogos qu’il n’a joué aucun rôle dans cette mascarade depuis des années ! Exploitant son relatif anonymat – avant les sondages favorables…- il parvient à faire croire qu’il est totalement sans responsabilité dans la catastrophe de cette France malade qu’il dénonce, comme s’il n’avait jamais fait partie de la troupe de guignols de droite qui a joué sa partition sur les planches ministérielles. Ensuite, en fourbe qui s’absout de toute culpabilité, il accable la droite et la gauche, mais laisse intact ce qui fait la perversion de cette droite et de cette gauche gouvernementale – à savoir l’idéologie libérale, et pour cause, c’est également la sienne …
Le centre, ça n’est pas la fin de la droite et de la gauche, c’est l’association de ce qu’il y a de pire dans la droite et dans la gauche : les tièdes. Le centrisme aime le mou, le fade, le pâle, le pâteux, le doucereux, l’insipide, il célèbre la droite qui a honte de l’être et la gauche qui communie dans une même maladie. Le centrisme, c’est l’agnosticisme en politique : on n’est pas sûr de croire, on n’est pas sûr de ne pas croire non plus, Dieu existe peut-être, mais peut être que non aussi. Dès lors, en fonction de l’interlocuteur, mais surtout de l’intérêt commandé par la situation , de l’opportunité cynique, on peut être l’ami du Pape, le copain du grand Mufti et le parrain des enfants du directeur de la Libre Pensée, ou le confident du directeur de Charlie Hebdo, puis partir en vacances avec Sœur Emmanuelle et Luc Ferry – qui fut jadis un grand ami, mais Raffarin roulait plus vite, et Luc Ferry aime la vitesse…-, ou bien pique-niquer avec Dalil Boubaker et Robert Redeker, tout en refusant de s’associer à une loi qui condamne les signes d’appartenance à une religion… Ce qui fait un joli banquet ! Mais pour un frichtis immangeable. Bayrou en retour du refoulé de la droite et de la gauche honteuses mérite des réponses claires à droite et à gauche pour un projet de société de droite ou de gauche. Refoulons le retour du refoulé et qu’à gauche on entende une voix qui rappelle Jaurès – dont les œuvres complètes ont été depuis longtemps volées rue de Solférino…